À une quinzaine de kilomètres de Bujumbura, la Rusizi termine sa course dans le lac Tanganyika. Son delta, protégé par un parc national, abrite hippopotames, crocodiles et plus de deux cents espèces d’oiseaux. C’est aussi là qu’a vécu Gustave, le plus célèbre crocodile d’Afrique. Alors que les zones humides disparaissent plus vite que tout autre milieu naturel, le Burundi et ses partenaires investissent pour protéger celle-ci. Petit reportage d’une matinée de dimanche.
Le delta de la Rusizi, à l’endroit où la rivière rejoint le lac Tanganyika.
Par Pierre Varly, le 1er novembre 2026
avec l’aide de l’IA Claude
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Sur les traces de Gustave : une matinée au parc national de la Rusizi (2 min 22).
Pour une matinée ou un après-midi, la Rusizi est une sortie facile depuis Bujumbura. Allez-y, et demandez Olivier. Gustave ne se montrera sans doute pas, mais les hippopotames, eux, seront au rendez-vous.
Les zones humides, grandes oubliées de la restauration
Les zones humides sont les écosystèmes qui reculent le plus vite sur la planète. Selon le Global Wetland Outlook 2025 de la convention de Ramsar, 22 % d’entre elles ont disparu depuis 1970, au rythme de 0,52 % par an. Une sur quatre est aujourd’hui en mauvais état écologique. L’Afrique fait partie des régions où le déclin est le plus marqué. Or ces milieux filtrent l’eau, amortissent les crues, nourrissent les pêcheurs et abritent une part considérable de la biodiversité.
Le monde s’est pourtant engagé à réparer la nature. Le 29 octobre 2026, à mi-parcours de la Décennie des Nations unies pour la restauration des écosystèmes (2021-2030), le PNUE et la FAO ont publié un bilan intitulé Nature’s Comeback. Les progrès sont réels : 252 millions d’hectares sont en cours de restauration dans le monde. C’est toutefois un quart seulement du milliard d’hectares promis. Et ces efforts se concentrent sur la terre ferme, qui représente 92 % des surfaces. Les écosystèmes d’eau douce, rivières, lacs et zones humides, ne pèsent que 4 % du total, avec environ 11 millions d’hectares ; les milieux marins et côtiers, 2 %. Selon le rapport, cité par Down to Earth, 63 % des zones humides restantes sont dégradées, à des degrés divers.
Autrement dit, on restaure surtout les terres, encore peu les rivières, les lacs et les marais. C’est ce qui rend intéressant ce qui se passe à la Rusizi, zone humide d’importance internationale aux portes de Bujumbura.
Une pause dominicale au bord du lac Tanganyika

Ce dimanche matin, j’ai profité d’une brève pause pour aller visiter le parc national de la Rusizi. La journée commence au Safari Gate Hotel, avenue du Large à Bujumbura, par un petit-déjeuner dans le jardin. Entre les palmiers, la piscine donne sur le lac Tanganyika et, au loin, sur les montagnes de la RDC. L’hôtel n’est qu’à une douzaine de kilomètres du parc : c’est un point de départ idéal.
Le jardin et la piscine du Safari Gate Hotel, face au lac Tanganyika.
On quitte Bujumbura par la route de Gatumba et, un quart d’heure plus tard, on est déjà dans un autre monde : roseaux, palmiers, et l’eau brune de la Rusizi qui s’étale avant de se perdre dans le lac.
Le parc a été créé en 1980. Depuis 2002, le delta et une partie de la plaine de la Rusizi, soit près de 10 700 hectares, figurent sur la liste des zones humides d’importance internationale de la convention de Ramsar. C’est l’une des merveilles naturelles du Burundi, et l’une des plus faciles d’accès.
Un accueil tout neuf
La première surprise, c’est l’accueil. Le parc dispose désormais de bâtiments administratif, touristique et éducatif, inaugurés le 13 août 2026 par la ministre de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’Élevage, Calinie Mbarushimana. On y trouve une carte du parc et des panneaux trilingues (kirundi, français, noms scientifiques) sur les poissons, les oiseaux et les reptiles. Ils valent à eux seuls la visite.
Les nouveaux bâtiments d’accueil du parc national de la Rusizi.
Ces équipements ne sortent pas de nulle part. Ils sont cofinancés par l’Union européenne, la Belgique et le PNUD, dans le cadre du programme « Dukingire ibidukikije » (« Protégeons l’environnement »). Selon Iwacu, le programme représente 25 millions d’euros, dont 20 apportés par l’Union européenne et 4 par la Belgique pour 2023-2027. Les bâtiments remis à l’Office burundais pour la protection de l’environnement (OBPE) comprennent des bureaux, un espace d’interprétation pour les visiteurs, du matériel de surveillance et de suivi écologique.
La coopération belge est aussi présente à travers Enabel, qui met en œuvre le projet PACECOR (« Tubungabunge isi ») sur le bassin de la Rusizi, financé par l’Union européenne à hauteur de 7,5 millions d’euros de 2022 à 2027. Avec l’OBPE et des scientifiques, l’agence appuie la gouvernance du parc, la restauration des terres et le suivi de la biodiversité, notamment le comptage des hippopotames et des oiseaux. En février 2025, le bornage du parc avait été lancé, pour le protéger des empiètements.
En bateau, en toute sécurité
La visite se fait en bateau, et c’est là que le parc marque des points. Le bateau à moteur est neuf et chacun reçoit un gilet de sauvetage avant d’embarquer. Ce n’est pas un détail sur une rivière où vivent hippopotames et crocodiles.
Nos guides, Olivier, que l’on retrouve aussi à la réception du Safari Gate Hotel, et son collègue du parc, connaissent la rivière et ses habitants. Ils savent où chercher les hippopotames, qui ne laissent souvent dépasser que leurs naseaux au pied des roseaux. Ils nomment les oiseaux au passage et répondent volontiers aux questions.
Jumelles et gilet de sauvetage : à l’affût sur la Rusizi. Photo : Olivier.
Et la récompense arrive : un groupe d’hippopotames au repos sur un banc de sable, quelques-uns hors de l’eau, les autres immergés jusqu’aux oreilles. Sur la berge, à quelques mètres, une rangée de dendrocygnes veufs (Dendrocygna viduata), ces canards siffleurs à face blanche, ne semblent pas s’en inquiéter.
Hippopotames et dendrocygnes veufs sur un banc de sable de la Rusizi. Photo : Olivier.
Côté prix, il n’existe pas encore de grille tarifaire publique. Une politique tarifaire claire, affichée à l’accueil et en ligne, aiderait les visiteurs, burundais comme étrangers, à préparer leur sortie.
Hippopotames, crocodiles et oiseaux
Selon les panneaux du parc, la Rusizi abrite environ 300 hippopotames, des crocodiles du Nil et quelque 225 espèces d’oiseaux. La fiche Ramsar compte plus de 120 espèces nicheuses et 90 espèces migratrices : le delta est une halte et un lieu de nidification pour les oiseaux d’eau migrateurs.
Depuis le bateau, nous avons vu un tantale ibis (Mycteria ibis) pêcher sur la berge et une aigrette à l’affût dans les roseaux. Les panneaux d’accueil présentent bien d’autres espèces : le pélican blanc (Pelecanus onocrotalus), le pygargue vocifère (Haliaeetus vocifer), le bec-ouvert africain (Anastomus lamelligerus), le dendrocygne veuf (Dendrocygna viduata), le héron cendré (Ardea cinerea) ou l’ombrette africaine (Scopus umbretta), cet étrange oiseau brun qui bâtit des nids énormes.
Un tantale ibis (Mycteria ibis) pêche au bord de la Rusizi.
Les reptiles ne sont pas en reste. Outre le crocodile du Nil, le panneau signale le crocodile à nuque cuirassée, une espèce rare dont les seuls spécimens burundais vivent dans la plaine de la Rusizi. On y croise aussi le varan du Nil et, dans les bosquets de palmiers Hyphaene petersiana, le varan de savane. Cette formation de palmiers est unique au Burundi. Selon la fiche Ramsar, le parc abrite aussi le sitatunga, une antilope des marais devenue rare en Afrique.
Où est passé Gustave ?
On ne vient pas à la Rusizi sans penser à Gustave. Ce crocodile du Nil mâle, baptisé ainsi par l’herpétologue français Patrice Faye, est célèbre pour sa taille hors norme : plus de six mètres selon certaines estimations. On lui prête aussi des dizaines de victimes humaines, voire des centaines, mais ces chiffres relèvent surtout de la rumeur. Un documentaire, Capturing the Killer Croc, a retracé en 2004 les tentatives infructueuses pour le capturer.
Gustave aurait été aperçu pour la dernière fois en 2009. Il n’a pas été revu depuis des années, et nul ne sait s’il est encore en vie. Né vers le milieu des années 1950, il aurait aujourd’hui environ 70 ans.
Panneau du parc : chez le crocodile du Nil, la température du nid décide du sexe des petits.
Les crocodiles, eux, sont toujours là. Les panneaux du parc indiquent qu’en 2021, une quarantaine d’individus confisqués ont été relâchés dans la rivière, pour une densité estimée à 19 individus par kilomètre carré. Le crocodile du Nil joue un rôle de régulateur dans l’écosystème du delta.
Les crocodiles ont déjà eu leur place sur MeridiE. Nous avons parlé du crocodile des Philippines, une espèce endémique menacée d’extinction, et du rôle des parcs zoologiques dans la conservation de la biodiversité, avec l’exemple du programme de réintroduction de ce crocodile mené par le zoo de Cologne.
Le lac Tanganyika, un trésor d’espèces endémiques
La Rusizi se jette dans l’un des lacs les plus remarquables du monde. Le lac Tanganyika, partagé entre le Burundi, la RDC, la Tanzanie et la Zambie, est le plus long lac d’eau douce du monde. Il est aussi le deuxième plus profond, avec 1 470 mètres, après le lac Baïkal. Il se serait formé il y a 9 à 12 millions d’années, dans la vallée du Grand Rift.
Cet isolement très ancien a donné naissance à une faune unique. Une espèce est dite endémique lorsqu’elle ne vit nulle part ailleurs. Selon Freshwater Ecoregions of the World, le lac compte 287 espèces de poissons décrites, dont 79 % sont endémiques. Chez les cichlidés, cette famille de poissons souvent très colorés, la proportion dépasse 95 %. Le dossier déposé par le Burundi auprès de l’UNESCO en février 2026, pour une future inscription au patrimoine mondial, avance des taux d’endémisme élevés dans bien d’autres groupes : 75 % pour les escargots aquatiques (gastéropodes), 93 % pour les crevettes et les crabes (décapodes), 78 % pour les éponges.
Le panneau consacré aux poissons de la Rusizi et du lac Tanganyika.
Quelques espèces du lac font partie du quotidien des Burundais :
- les ndagala (Stolothrissa tanganicae et Limnothrissa miodon), deux petits poissons argentés endémiques du lac, que l’on fait sécher au soleil sur les plages. Ils sont la base de la pêche en haute mer du lac ;
- les Lates, appelés mukeke au Burundi, de grands prédateurs dont quatre espèces sont propres au lac. Ils se nourrissent notamment des ndagala ;
- le tilapia du Tanganyika (Oreochromis tanganicae), espèce dominante du littoral. D’après le panneau du parc, le delta de la Rusizi est pour lui une zone de reproduction essentielle.
La Rusizi elle-même compte 35 espèces de poissons, dont des poissons-chats (Clarias) et le protoptère d’Éthiopie (Protopterus aethiopicus), un poisson capable de respirer l’air, qui survit dans les lagunes et les zones de crue.
À l’embouchure, le spectacle est saisissant : les eaux brunes de la Rusizi, chargées de sédiments, se mêlent aux eaux bleues du lac sans se confondre tout de suite. Les courants y sont forts : la baignade est bien sûr interdite.
Les eaux brunes de la Rusizi rencontrent les eaux bleues du lac Tanganyika. Photo : Olivier.
Le delta est donc bien plus qu’une étape touristique. Il fait le lien entre la rivière et le lac, et sert de nurserie à des poissons dont dépendent les pêcheurs de toute la région.

Un parc fragile
Cette richesse reste menacée, comme la plupart des zones humides du monde. Braconnage, occupation illégale des terres, pression des riverains, inondations et montée des eaux du lac Tanganyika pèsent sur le parc, comme le rappelait Iwacu en 2025. Le Burundi et ses partenaires y répondent par un effort de préservation qui mérite d’être souligné : bornage du parc pour stopper les empiètements, équipement des gardes, suivi scientifique des hippopotames et des oiseaux, restauration des terres et gestion de l’eau dans le bassin versant, gouvernance participative avec les communautés riveraines. Dans un monde où la restauration des milieux aquatiques reste le parent pauvre, la Rusizi fait figure d’exemple à suivre de près.
L’écotourisme est l’autre volet de cette stratégie. Chaque visiteur montre que le parc a plus de valeur protégé qu’exploité.
Infos pratiques
- Accès : le parc est à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Bujumbura, sur la route de Gatumba. Il est géré par l’Office burundais pour la protection de l’environnement (OBPE).
- Organiser sa sortie : parmi les tours opérator, l’agence MbwiraBurundiTours propose des excursions guidées et des circuits sur mesure au Burundi, ainsi que de la location de véhicules. Contact : +257 79 829 638, mbwiraburunditours@gmail.com.
- Se loger : parmi d’autres hôtels, le Safari Gate Hotel, face au lac Tanganyika : piscine, salle de sport équipée, très bon restaurant sur le rooftop et un accueil formidable. Rien de tel qu’un coucher de soleil sur le lac au retour du parc.
- Tarifs : pas encore de grille publique ; renseignez-vous à l’accueil du parc ou auprès de l’agence.
Coucher de soleil au Safari Gate Hotel, au retour du parc.
Crédits photo : Pierre Varly, sauf rusizi-hippopotames-dendrocygnes.jpg, rusizi-confluence-lac-tanganyika.jpg et rusizi-guide-jumelles.jpg : Olivier.












Excellent reportage de Pierre André VARLY
tout à fait, le Crocodile Dandy du 78.