Professionnaliser les enseignants en Afrique : au-delà de la formation

Par Jean Emmanuel BUI

Introduction

Dans de nombreux pays africains, la professionnalisation des enseignants est devenue une priorité des politiques éducatives. Elle est largement présentée comme un levier essentiel pour améliorer la qualité de l’éducation et les apprentissages des élèves. Les réformes se sont multipliées, souvent avec le soutien des partenaires techniques et financiers.

Pourtant, malgré ces efforts, les résultats restent souvent en deçà des attentes. Les pratiques pédagogiques évoluent peu et les niveaux d’apprentissage demeurent faibles. Ce décalage invite à interroger une hypothèse implicite des réformes : les approches actuelles de la professionnalisation permettent-elles réellement d’atteindre les objectifs qui leur sont assignés ?

Pour répondre à cette question, il est nécessaire de revenir sur ce que recouvre cette notion, avant d’examiner la manière dont elle est mise en œuvre dans les contextes africains et d’en analyser les limites.

1. La professionnalisation : un processus et un système

La professionnalisation peut être définie comme un processus dont la finalité est de rendre des individus capables de traiter efficacement les situations auxquelles ils sont confrontés dans le cadre de leur exercice professionnel. Elle renvoie ainsi à une dynamique de construction progressive des capacités nécessaires à l’exercice d’un métier.

Elle ne se confond ni avec la professionnalité[1], ni avec le professionnalisme, ni avec la profession elle-même. Ces notions renvoient à des états ou à des qualités visées, alors que la professionnalisation désigne le mouvement par lequel ces qualités sont construites et développées tout au long de la vie. (avant et pendant l’exercice du métier ?).

Cependant, la professionnalisation ne peut être appréhendée uniquement comme un processus. Elle doit également être envisagée comme un système.

Comme processus, elle renvoie à la transformation des individus dans leur rapport au métier. Comme système, elle désigne l’ensemble des dispositifs, des règles, des acteurs et des institutions qui encadrent, organisent et rendent possible cette transformation.

Cette double approche est essentielle : elle permet de dépasser une vision réductrice de la professionnalisation limitée à des actions ponctuelles, telles que la formation. Elle invite au contraire à penser conjointement le développement des individus et les conditions institutionnelles de leur exercice professionnel.

2. Un processus multidimensionnel

La littérature scientifique montre que la professionnalisation recouvre plusieurs dimensions complémentaires, qui doivent être appréhendées de manière articulée[2].

La dimension économique établit un lien entre la contribution sociale de l’individu et sa rémunération. Être professionnel suppose de pouvoir vivre du produit de son travail, dans des conditions relativement stabilisées.

La dimension éthico-philosophique renvoie au sens du travail et à sa finalité sociale. Elle implique que l’activité professionnelle ne se réduise pas à une logique marchande, mais s’inscrive dans une contribution au bien commun, encadrée par des normes et des règles collectives.

La dimension sociologique concerne la reconnaissance sociale du groupe professionnel. Elle repose sur la capacité des praticiens à faire reconnaître l’existence d’un besoin spécifique nécessitant la maîtrise de savoirs organisés, complexes et transmissibles, ainsi que sur la stabilisation d’un statut.

La dimension psychologique constitue un point central. Elle renvoie aux capacités des individus à analyser des situations complexes, à mobiliser des ressources et à agir de manière adaptée. Le professionnel dispose d’une autonomie, d’une capacité de jugement et d’une aptitude à s’engager.

Enfin, la dimension pédagogique concerne les dispositifs de formation qui permettent d’acquérir et de développer ces capacités. Elle suppose un lien étroit avec la réalité du métier, à travers des dispositifs concrets tels que les stages, les mises en situation professionnelle, l’analyse de pratiques, le tutorat ou encore les mémoires professionnels. Ces dispositifs visent à permettre aux individus en formation de confronter les savoirs acquis aux réalités professionnelles et d’en tirer des apprentissages effectifs.

3. Une approche largement centrée sur la formation dans les contextes africains

Cette grille de lecture permet d’éclairer la manière dont les politiques éducatives abordent aujourd’hui la professionnalisation des enseignants dans les pays africains.

Dans la pratique, les systèmes éducatifs privilégient largement la formation comme principal levier de professionnalisation. L’objectif est de développer les compétences des enseignants afin d’améliorer les pratiques pédagogiques. Les systèmes éducatifs investissent ainsi dans la formation initiale et continue, en s’appuyant sur des référentiels qui définissent les attendus du métier.

Cette orientation traduit une approche centrée sur le développement des individus, sans toujours s’inscrire dans une transformation cohérente du système dans son ensemble.

Ces orientations mobilisent des financements importants et donnent lieu à de nombreuses réformes des dispositifs de formation : révision des curricula, développement de dispositifs d’alternance, renforcement des stages, formation de formateurs. Elles impliquent un grand nombre d’acteurs et constituent un axe structurant des politiques éducatives.

Parallèlement, certains pays élaborent des politiques enseignantes visant à encadrer d’autres dimensions du métier, notamment le statut, la rémunération et les parcours professionnels. Ces initiatives traduisent une volonté d’élargir l’approche, sans toujours produire des effets significatifs sur le processus de professionnalisation.

4. Des limites structurelles persistantes

Si ces dynamiques témoignent d’une volonté réelle de transformation, elles se heurtent à plusieurs limites importantes.

L’accent mis sur la formation ne suffit pas à modifier durablement les pratiques. Les dispositifs rencontrent de nombreuses difficultés : qualité inégale des contenus, préparation insuffisante des formateurs, faible articulation entre formation théorique et pratiques de classe, maintien de pratiques pédagogiques anciennes, faiblesse des environnements de formation, mettant là en lumière certaines incohérences des appuis fournis par les partenaires.

Ces difficultés s’inscrivent dans des contraintes structurelles plus larges. Les moyens disponibles restent limités et ne permettent pas toujours d’assurer un suivi régulier, un accompagnement des enseignants ou une évaluation des dispositifs. Les mécanismes de gouvernance peinent à garantir la cohérence et l’efficacité des actions.

Ces difficultés traduisent les limites d’un système de professionnalisation insuffisamment structuré et coordonné.

À cela s’ajoutent des facteurs institutionnels et culturels. Dans de nombreux contextes, les systèmes éducatifs demeurent fortement prescriptifs et laissent peu de place à l’initiative pédagogique des enseignants. Les réformes prennent également insuffisamment en compte le niveau réel des enseignants, dont certains présentent des lacunes importantes dans les savoirs académiques fondamentaux et dans la maîtrise de la langue d’enseignement

Par ailleurs, les politiques enseignantes restent peu développées ou difficilement mises en œuvre. Les évolutions en matière de statut, de rémunération ou de conditions d’exercice demeurent limitées. Le métier reste marqué par une faible reconnaissance sociale, une précarité persistante[3] et un encadrement insuffisant.

Ces éléments traduisent un décalage entre les ambitions affichées et les transformations effectives.

5. Vers une professionnalisation gouvernante

Ces limites invitent à repenser la professionnalisation non seulement comme un processus de développement des individus, mais aussi comme un système à organiser, réguler et piloter.

Si elle recouvre plusieurs dimensions — économiques, éthiques, sociales, psychologiques et pédagogiques — alors elle doit être appréhendée de manière globale. Un enseignant bien formé mais mal rémunéré, peu reconnu socialement et insuffisamment encadré est susceptible de développer des pratiques fragiles et de se désengager progressivement du métier pour exercer une ou plusieurs autres activités plus rémunératrices.

Plus largement, un métier faiblement valorisé peine à attirer et à retenir des profils qualifiés, ce qui fragilise durablement les systèmes éducatifs. La professionnalisation suppose donc d’agir simultanément sur les compétences, les conditions d’exercice et les mécanismes de reconnaissance du métier.

Par ailleurs, les approches doivent s’appuyer sur des bases scientifiques solides tout en étant adaptées aux contextes nationaux. Il ne s’agit pas de transposer des modèles extérieurs, mais de concevoir des dispositifs ancrés dans les réalités locales.

Enfin, l’efficacité des réformes repose sur l’existence de dispositifs de gouvernance capables d’assurer la cohérence et la continuité des actions dans la durée. La professionnalisation mobilise en effet des interventions multiples — formation, gestion des carrières, rémunération, encadrement pédagogique — qui ne peuvent produire des effets durables sans un pilotage structuré.

Dans cette perspective, la notion de professionnalisation gouvernante désigne la capacité d’un système éducatif à organiser, réguler et piloter de manière cohérente les différentes dimensions de la professionnalisation.

Conclusion

La professionnalisation des enseignants s’est imposée comme un levier central des politiques éducatives en Afrique, mais les approches actuelles peinent encore à produire des effets durables.

Professionnaliser ne consiste pas uniquement à développer des compétences individuelles. Cela suppose de construire un cadre d’exercice cohérent, reconnu et soutenu dans la durée.

Dans cette perspective, la professionnalisation gouvernante offre un cadre permettant de dépasser les approches fragmentées et de penser la transformation des systèmes éducatifs de manière plus systémique.

Au fond, la difficulté ne tient peut-être pas tant à la définition de la professionnalisation qu’à sa mise en œuvre effective dans des systèmes qui peinent à en réunir les conditions. C’est dans cet écart, entre intention et réalité, que se situent sans doute les enjeux les plus décisifs pour l’évolution des politiques éducatives.

[1] La professionnalité, c’est la manière concrète dont un professionnel mobilise ses compétences, son expérience et son jugement pour exercer son métier de façon adaptée, responsable et reconnue.

[2] Bourdoncle Raymond. « Professionnalisation, formes et dispositifs ». In: Recherche & Formation, N°35, 2000. Formes et dispositifs de la professionnalisation. pp. 117-132; Lapostolle Guy : « Formation initiale des enseignants et professionnalisation : un itinéraire de recherche », Rapport d’habilitation à diriger des recherches en Sciences de l’éducation, juillet 2013

[3] À ce titre, il est important de rappeler l’existence de différences de statuts des enseignants dans un grand nombre de pays africains : les fonctionnaires, les contractuels et les enseignants communautaires dont la rémunération est assurée par les familles à un niveau beaucoup moins élevé que celui des deux premières catégories, et sans régularité.

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