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Intelligence Artificielle – Soyons dans la course, mais sans y perdre notre âme

Comment intégrer l’IA dans nos écoles sans perdre ce qui fait l’humain ?

Il est loin le temps où la science et la technologie étaient synonymes de progrès humain, suivant une trajectoire supposée infinie. Aujourd’hui, il faut porter un regard lucide 
sur une invention de rupture. l’IA générative — qui touche tous les domaines d’activité, et qui semble faire vaciller l’humain.

L’éducation est particulièrement concernée par cette révolution technologique : elle façonne le futur des peuples. Mais d’abord : d’où vient l’IA ? Qui est derrière ? Quels changements concrets pour l’école ? Quels risques ?

Cet article tente de répondre à ces questions en s’appuyant sur des recherches et analyses récentes, scientifiques et journalistiques, concernant l’IA générative. Les sources sont listées en fin d’article.

L’IA dans l’éducation, en Tunisie et dans le monde

D’où vient l’IA ? Qui est derrière ?

Comme l’internet, l’IA a été développée à l’origine par l’armée américaine, puis par les grandes entreprises du secteur des nouvelles technologies.

Ces entreprises (et leurs actionnaires) ont investi des sommes colossales pour stocker et exploiter les données. Derrière ces groupes, il y a des enjeux financiers et écologiques, avec une consommation énergétique considérable.

📊  L’empreinte écologique de l’IA

×10   plus d’énergie qu’une recherche Google classique

×10 à 15   plus d’eau pour refroidir les serveurs

Les données proviennent essentiellement des pays les plus développés (très peu d’Afrique, par exemple), ce qui explique en partie certains biais idéologiques et culturels.

À noter : alors que l’automatisation reposait traditionnellement sur des entrées structurées, l’IA est désormais capable d’interpréter les informations telles qu’elles arrivent dans les e-mails, les notes ou les confirmations.

Quels changements pour l’école ?

Bien que son apport ne soit pas encore stabilisé, l’IA nous oblige à nous interroger sur son impact et sur les moyens de progresser avec — et malgré — elle, en préservant ce qu’il y a d’humain en nous. Cet impact touche les trois pôles de l’éducation tels que les définit Philippe Meirieu :

🎯  Les trois pôles de l’éducation selon Meirieu

•  Le pôle axiologique : les valeurs et les finalités de l’école.
•  Le pôle scientifique : les savoirs et l’instruction.
•  Le pôle praxéologique : les méthodologies et les pratiques.

Pour aider les pays à anticiper l’intégration de l’IA dans le champ éducatif, l’UNESCO a élaboré des référentiels pour les apprenants et pour les enseignants : 12 compétences visant trois objectifs — acquérir, comprendre, créer.[1] Pour l’élève, il s’agit de développer des compétences pour comprendre, appliquer et créer.

Les contenus d’enseignement et les méthodes de travail des enseignants comme des élèves ont connu, ces trois dernières années, une évolution remarquable

[1]UNESCO — L’IA et le futur de l’éducation : bouleversements, dilemmes et perspectives

Singapour : un système qui anticipe

Que fait-on avec l’IA à l’école de Singapour ? Dans les écoles primaires et secondaires, les élèves suivent des modules d’introduction à l’IA.

L’IA est intégrée dans les écoles depuis 2025. L’objectif n’est pas seulement d’utiliser la technologie, mais aussi de comprendre ce qu’est l’IA et de l’utiliser de façon critique. Des cours appelés « AI for Fun » (5 à 10 heures) sont introduits pour tous les élèves : ils découvrent comment fonctionnent les robots et les systèmes intelligents, et apprennent les risques et les limites de l’IA.

Les écoles utilisent aussi des plateformes numériques avec de l’IA adaptative. La plateforme Student Learning Space détecte les lacunes et adapte la difficulté des exercices selon les réponses de chaque élève. Les enseignants disposent d’assistants de correction qui donnent un retour automatique sur les copies.

France : entre suspicion et appropriation

À son apparition en 2022-2023, l’IA a été perçue par étudiants et enseignants comme un moyen de tricher. Pour Marie-Mathilde Coudert, formatrice d’enseignants, l’usage de l’IA par les élèves ne devrait pas être combattu pour des raisons liées à de la triche. Ce qui importe, c’est ce que l’élève apprend, et pas seulement ce qu’il fait.

D’après Philippe Meirieu, 95 % des lycéens français utilisent ChatGPT.

Une étude de la Conférence des Grandes Écoles indique que les trois quarts des étudiants utilisent des outils d’IA générative au moins plusieurs fois par semaine, pour :

  • La recherche d’information (74 %)
  • La relecture de textes (62 %)
  • La traduction (54 %)
  • La rédaction d’e-mails (54 %)

À la question « Quels freins vous empêchent d’utiliser davantage l’IA ? », les jeunes répondent :

  • Inquiétude sur la fiabilité des données (65 %)
  • Peur des sanctions académiques (42 %)
  • Risque de dépendance (42 %)
  • Questions éthiques (41 %)

À l’échelle de l’enseignement supérieur — qui prépare les jeunes au marché de l’emploi et aux métiers de demain — il importe de reconsidérer les objectifs et les contenus d’apprentissage. Pour Nicolas Bellefonds (Boston Consulting Group), dans le secteur du conseil, les jeunes diplômés sont aujourd’hui davantage confrontés au chômage, parce que les tâches pour lesquelles ils étaient formés et recrutés sont automatisées. Les seniors, à l’inverse, sont recherchés pour leurs compétences de jugement.

Tunisie : entre constats et opportunités

La thématique de l’IA bouscule un discours sur l’école trop souvent chargé de complaintes et de catastrophisme — à juste titre, d’ailleurs. On pourrait dresser l’état des lieux d’un milieu scolaire considéré comme déshumanisant : violence qui gagne du terrain, élèves souvent réduits à être des exécutants, dispositif d’évaluation qui procède par exclusion dès le primaire. Mais l’essentiel est de trouver des pistes d’amélioration qui suscitent l’engagement de toutes les parties prenantes.

L’enjeu, pour le système éducatif tunisien, est d’identifier les possibilités offertes par l’IA. Cela passe par une mutation profonde des trois composantes énumérées par Meirieu. Il ne s’agit pas seulement de mieux réussir, mais de réinventer l’école. Pour les enseignants comme pour les apprenants, il s’agit de s’approprier l’IA en responsabilité.

De très nombreuses initiatives ont déjà été prises à l’échelle individuelle ou au sein de structures privées (Abdelbasset Tebai, à paraître : L’intégration des intelligences artificielles dans la classe de français en Tunisie). Sur le plan institutionnel, deux études remarquables ont été publiées fin 2025 :

  • l’ITES (Institut Tunisien des Études Stratégiques[1]), qui formule des recommandations inspirantes ;
  • l’IACE (Institut Arabe des Chefs d’Entreprises), qui fait le point sur l’intégration de l’IA dans tous les secteurs, y compris l’éducation.

L’IACE propose notamment cette piste pédagogique :

Les élèves peuvent, pour développer leur esprit critique, demander à l’IA de générer plusieurs scénarios ou arguments pour une question donnée. Le rôle de l’élève est alors d’analyser, d’évaluer et de débattre de la qualité de ces différentes perspectives, en identifiant les faiblesses, les biais ou les informations manquantes.
— IACE, 2025

Il serait judicieux de tester les applications d’IA déjà utilisées dans l’enseignement scolaire et supérieur ailleurs dans le monde, pour les faire connaître auprès des utilisateurs tunisiens. Ce qui émerge surtout, c’est l’existence d’opportunités, mais aussi la nécessité d’une stratégie nationale qui engloberait tous les secteurs, y compris l’éducation. Le Government AI Readiness Index (GAIRI), publié annuellement par Oxford Insights, fait partie de ces cadres de référence cités par le G20 et l’UNESCO.

[1]Rapport de l’ITES — admin.ites.tn/api/uploads/692d67ebfc604e464e207c12.pdf

Les obstacles qui freinent l’usage de l’IA

Si HEC et l’ESSEC veulent éviter de former les chômeurs de demain, elles doivent changer de modèle.
— Les Échos

Savoir prompter ne suffit pas. Un autre obstacle freine l’évolution des structures scolaires et économiques : la bureaucratie.

Les barrières sont partout les mêmes : des workflows rigides, des chaînes de validation interminables, un sous-investissement dans la formation des équipes, et cette conviction tenace que l’on peut intégrer une technologie révolutionnaire dans des structures conçues pour un monde qui n’existe plus.

Le Boston Consulting Group le confirme : le potentiel de productivité de l’IA en entreprise est contraint par des architectures de travail rigides et un manque de préparation organisationnelle. C’est ce qui explique, entre autres, le retard pris même par une entreprise comme Google dans le domaine de l’IA.

Ainsi, la transition s’avère difficile sur le plan pratique

Sans stratégie, l’IA permet des gains individuels mais pas de réussite collective. Le gain de temps ne devrait pas être considéré systématiquement comme de la création de valeur.

Quels risques présente l’IA ?

Comme toute invention, l’IA présente des risques en fonction de l’usage qu’on en fait. Trois risques se combinent dans le champ éducatif :

⚠️  Trois risques majeurs pour l’apprentissage

•  Produire sans comprendre — l’élève rend un travail qu’il n’a pas construit.
•  Tayloriser la validation — l’évaluation se réduit à une conformité au modèle.
•  Diluer la responsabilité — qui répond de ce que la machine produit ?

Sans parler de la perte de compétences intellectuelles : la mémoire et la pensée sont confiées aux machines, avec des conséquences dont on n’a pas encore pris la mesure.

Mais la liste ne s’arrête pas là. D’autres risques pèsent sur les humains.

Démultiplier la puissance destructrice

La destruction de Gaza, les attaques contre l’Iran — 25 000 frappes en quelques jours. Alors que chaque frappe nécessitait auparavant des ressources humaines et des études minutieuses de planification, l’IA réalise ces tâches en quelques secondes.

Renforcer les biais et inégalités

Créée par des hommes, l’IA véhicule des biais culturels et sexistes — entre autres sur le plan médical.

📊  Les femmes dans l’IA (World Economic Forum)

< 1/3   des effectifs dans les filières STEM

22 %   dans les métiers de l’IA

< 15 %   dans les fonctions de leadership

L’accumulation statistique des documents utilisés par l’IA n’en est pas pour autant neutre de tout point de vue humain, car les concepteurs de l’IA choisissent les textes qu’elle digère.

Créer une dépendance affective

L’usage de l’IA peut entraîner une dépendance affective[1], dans la mesure où elle est considérée comme une confidente par certaines personnes vulnérables, sous l’effet d’une forme d’anthropomorphisation de la machine. Configurée pour être complaisante avec ses usagers, l’IA est susceptible — dans des cas extrêmes — d’accompagner même un projet suicidaire.

[1]France 5 — Enquête : youtu.be/4xncylJ5O2g

Déshumaniser l’apprentissage

Dans l’éducation, l’IA réduit les échanges entre les enseignants et les élèves, ou entre les élèves eux-mêmes. Or ces interactions sont nécessaires au développement des compétences socio-émotionnelles. Une école sans ce tissu humain n’est plus tout à fait une école.

Pour une IA mieux contrôlée par les humains

Hugo Micheron (France 5, C ce soir, Palantir / La Silicon Valley contre la démocratie) alerte sur le projet hégémonique et anti-État de certaines entreprises technologiques.

Un autre aspect ne devrait pas être perdu de vue : les conséquences écologiques liées à l’usage de l’IA. François Stephan, directeur de l’ECE, explique :

Vous avez les LLM, Large Language Models, qui consomment des quantités de données et d’énergie phénoménales pour s’entraîner et répondre aux questions des utilisateurs. Et les SLM, Small Language Models, moins généralistes, plus spécialisés, économes et frugaux, à privilégier.

Yoshua Bengio, prix Turing — équivalent du prix Nobel pour les nouvelles technologies — met en garde contre les risques de l’IA[1] : elle pourrait devenir un monstre si son usage n’est pas régulé. Conçue à l’image de l’homme, elle peut mentir et résister à l’homme pour qu’il ne puisse pas la détruire et la remplacer par d’autres versions.

« Je décide donc je suis », souligne Aurélie Jean, scientifique numéricienne qui insiste sur la nécessité de préserver le pouvoir de décision des humains :

Le risque de perdre son libre arbitre, en ne décidant plus, ou en décidant de manière biaisée — voire manipulée —, existe. Cependant, il ne faut en aucun cas réfléchir sur la base de scénarios extrêmes, mais plutôt sur celle de situations diverses, a fortiori plus nuancées. C’est ainsi que nous réduirons les menaces, par la mise en place de bons réflexes d’adoption, d’utilisation et de questionnement face à ces outils.

[1]Yoshua Bengio — youtu.be/vTpt8ZX7SMI

Conclusion : une révolution obligée

L’environnement économique évolue rapidement à l’échelle internationale depuis l’avènement de l’IA. Dans le domaine de l’éducation, les changements se produisent davantage en classe qu’au niveau du système. La Tunisie sera impactée, comme tous les autres pays, par la révolution IA.

Il y a urgence à développer un usage réfléchi de l’IA et à agir.

« Si on n’est pas autour de la table,
on sera au menu. »

Par Chedia Belaid Mhirsi  ·  Consultante internationale en éducation

À propos de l’autrice  ·  Chedia Belaid Mhirsi est consultante internationale en éducation. Elle accompagne des institutions et des systèmes scolaires sur les questions de qualité, d’évaluation et de transformation pédagogique.

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