À Tombolo, le cobalt responsable commence aussi à l’école

Formaliser l’exploitation artisanale du cobalt ne suffit pas : encore faut-il construire autour des sites un environnement éducatif, social et communautaire capable de protéger les enfants et d’accompagner les familles.

Par Emmanuel Vaslin et Jacques Tati Mwakupemba

La RDC n’est pas un acteur parmi d’autres dans le cobalt : elle pèse environ 74 % de la production mondiale en 2025. Une large part de la transition énergétique mondiale passe par le cobalt et donc par les territoires miniers congolais. Smartphones, batteries, véhicules électriques, stockage de l’énergie : derrière les technologies bas carbone, il y a aussi Kolwezi, le Lualaba, les sites artisanaux, les écoles et les familles qui vivent autour des mines.

Un cobalt vraiment responsable ne peut pas seulement être tracé dans des registres, contrôlé à l’entrée d’un site ou certifié dans une chaîne d’approvisionnement. Il doit aussi se voir autour de la mine : dans les villages, les écoles, les familles, les trajectoires des enfants et les conditions de vie des communautés.

C’est tout l’enjeu de Tombolo, site artisanal de cobalt en cours de structuration dans le Lualaba, au sud-Ouest de la République Démocratique du Congo.

Pour l’Entreprise Générale du Cobalt (EGC), il ne s’agit pas seulement d’ouvrir un nouveau site encadré. Il s’agit de montrer qu’une exploitation artisanale formalisée peut aussi devenir un levier de développement territorial.

Et surtout, cette démarche n’est plus théorique. Elle a déjà commencé.

Partir du terrain, pas d’un modèle importé

Avec l’EGC, nous avons conduit une première mission de terrain autour de Tombolo. L’objectif était simple : comprendre le territoire avant que les vulnérabilités ne se figent.

La mission a permis de rencontrer les autorités administratives locales, les acteurs éducatifs, les enseignants et les communautés. Des focus groups ont été organisés avec les enseignants et les acteurs de terrain. Des données primaires ont été collectées dans les villages, les écoles et les services locaux. Ces informations ont ensuite été croisées, vérifiées et triangulées avec les données administratives disponibles, les observations directes et les échanges institutionnels.

Légende : focus group animé par Jacques Tati avec les enseignants de Mpwene Centre.

Cette méthode est essentielle. Dans les territoires miniers artisanaux, les diagnostics trop généraux, même de grande qualité, vieillissent vite. Les familles bougent, les creuseurs arrivent, les enfants circulent, les écoles se remplissent, les besoins changent. Il faut donc construire un dispositif vivant d’observation, de suivi et d’ajustement.

Tombolo n’est pas seulement un site minier

Le premier enseignement est clair : Tombolo doit être pensé comme un territoire socio-éducatif, pas seulement comme un périmètre minier.

Autour du site, il y a déjà des villages, des enfants scolarisés, des enseignants, des écoles fragiles, des familles exposées à des arbitrages économiques difficiles. L’ouverture du site, prévue en juillet 2026, peut créer de nouvelles opportunités, mais aussi de nouvelles pressions : afflux de ménages, surcharge des écoles, exposition des adolescents à l’économie minière, besoin de garde pour les jeunes enfants, risques d’absentéisme et de décrochage.

Cette situation révèle aussi un angle mort plus large des politiques éducatives. La Stratégie nationale de l’éducation en situation d’urgence en RDC, à laquelle nous avons contribué, traite des crises, des déplacements de population, des conflits, des catastrophes et des vulnérabilités humanitaires classiques. Mais elle n’identifie pas les territoires miniers artisanaux comme des espaces éducatifs spécifiques, alors même qu’ils produisent des formes durables de vulnérabilité : déscolarisation progressive, fréquentation scolaire intermittente, exposition des adolescents à l’économie minière, surcharge domestique des filles, absence de garde pour les tout-petits, pression sur les écoles et fragilité des services publics locaux.

Ce silence ne signifie pas que ces territoires seraient moins prioritaires. Il montre plutôt qu’ils échappent encore aux catégories habituelles de l’action éducative. Ils ne sont pas toujours des zones de guerre, ni des camps de déplacés, ni des espaces officiellement reconnus comme relevant de l’urgence. Pourtant, autour des mines, l’école est bien exposée à une vulnérabilité prolongée. C’est précisément ce que Tombolo permet de rendre visible.

L’enjeu n’est donc pas seulement d’empêcher les enfants d’entrer dans la mine. Il est de construire autour du site un environnement éducatif, social et communautaire suffisamment fort pour que l’école, la protection de l’enfance, la petite enfance et les activités hors temps scolaire deviennent des alternatives crédibles, visibles et accessibles.

Des premiers leviers déjà engagés

Plusieurs quick wins ont été engagés autour de Tombolo, sur fonds propres de l’EGC, sans attendre la mise en place complète du futur pilier socio-éducatif.

D’abord, l’appui aux écoles prioritaires : amélioration des conditions d’accueil, premières réfections, attention portée aux effectifs, aux ratios élèves-enseignants et aux capacités réelles d’absorption. L’enjeu est très concret : si de nouveaux ménages arrivent avec l’ouverture du site, les écoles doivent pouvoir accueillir les enfants dans des conditions dignes.

Ensuite, la petite enfance. La mission a confirmé que les très jeunes enfants constituent un sujet central. Lorsqu’ils accompagnent leur mère dans l’environnement minier, ils sont exposés. Lorsqu’ils restent à la maison sous la garde d’un aîné, c’est parfois la scolarité de cet aîné qui est fragilisée. Des solutions de garde de proximité, crèche, garderie communautaire ou espace petite enfance sécurisé, peuvent donc produire un effet immédiat.

Troisième levier : les temps hors école. Deux terrains de football communautaires dégradés ont été identifiés dans le périmètre de Tombolo. Leur réfection pourrait devenir une action rapide, visible et utile pour structurer des activités sportives, éducatives et communautaires à destination des enfants et des adolescents.

Quatrième levier : la santé scolaire. Des visites médicales préventives, organisées avec les centres de santé locaux, peuvent permettre de mieux connaître l’état de santé des enfants scolarisés, d’identifier certaines vulnérabilités et de rapprocher l’école des services de base.

Enfin, la donnée. Une première cartographie mobile du territoire a été conçue pour visualiser les villages, les écoles, les centres de santé, les axes d’accès et les points d’attention. L’objectif est de disposer d’un outil simple, à base d’IA, frugal, actualisable et utilisable sur le terrain, pour ne pas piloter Tombolo à l’aveugle.

Extraire, raffiner, documenter

Dans une mine, on extrait une matière brute, on la trie, on la qualifie, on la transforme, on la rend exploitable. Il faut appliquer la même exigence aux données sociales.

Autour de Tombolo, les données brutes existent déjà : effectifs scolaires, distances, villages, besoins de garde, état des infrastructures, disponibilité des enseignants, vulnérabilités observées, paroles d’acteurs, signaux faibles. Mais une donnée brute ne suffit pas. Elle doit être extraite, vérifiée, croisée, raffinée, puis rendue utile pour la décision.

C’est aussi cela, le data mining appliqué au développement territorial : ne pas accumuler des chiffres pour produire un rapport de plus, mais transformer des informations dispersées en outil de pilotage.

La donnée ne remplace pas l’observation humaine. Elle la prolonge. Elle permet de voir ce qui restait invisible : une école qui risque de saturer, un village trop éloigné, un besoin de garde, une hausse des absences, un terrain d’activité à réhabiliter, un centre de santé à associer, une incohérence à vérifier.

Dans un secteur obsédé par la traçabilité du minerai, il est temps d’ajouter une autre exigence : la traçabilité des effets sociaux.

Le rôle de l’EGC : organiser, articuler, démontrer

La position de l’EGC est particulière. Entreprise publique congolaise, elle n’est pas un acteur extérieur venu appliquer un modèle standard. Elle est un instrument national de formalisation du cobalt artisanal.

Son rôle n’est pas de remplacer les autorités éducatives, sanitaires ou administratives. Son rôle est d’articuler. Articuler les services publics, les communautés, les partenaires techniques, les ONG, les acteurs économiques et les dispositifs de suivi. Dans un secteur où les initiatives sociales sont souvent dispersées, cette fonction d’ensemblier est essentielle.

Tombolo peut ainsi devenir un site démonstrateur : un lieu où la formalisation minière ne se limite pas au contrôle du minerai, mais produit aussi des effets sociaux documentés.

L’enjeu dépasse d’ailleurs Tombolo. L’érection d’un véritable pilier socio-éducatif de l’EGC a vocation à s’inscrire dans la durée, sur trois ans, et à être progressivement étendue aux abords des autres sites de l’entreprise. Tombolo peut servir de point de départ : un territoire pilote pour tester, ajuster, documenter et ensuite répliquer ce qui fonctionne.

Le vrai test : faire durer

La responsabilité ne se mesure pas seulement à la sortie du minerai. Elle se mesure dans la capacité à installer des changements qui tiennent : une école qui accueille mieux, une communauté qui participe, une donnée qui remonte du terrain, une décision qui s’ajuste, un enfant qui reste à l’école.

C’est là que Tombolo peut faire la différence. Non pas comme vitrine sociale, mais comme méthode : agir vite, documenter, corriger, puis étendre ce qui fonctionne aux autres sites.

Il faut sortir les enfants de la mine, sans attendre. Mais il faut aussi sortir la mine de la tête des enfants.

Légende : capture d’écran de l’outil de cartographie mobile

C’est peut-être là que commence vraiment le cobalt responsable : non dans le minerai seul, mais dans le territoire qu’il transforme.

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