Par Alain Mante, avec l’aide de l’outil Devana
Note : Devana est un instrument d’intelligence artificielle français conçu pour optimiser la recherche et la vérification d’informations en temps réel.
Des résultats PISA en berne
Les résultats de la France à l’enquête PISA sont en baisse depuis 2001, sauf en sciences.
Résultats de la France à PISA depuis 2001
Dès l’annonce des résultats par l’OCDE le 5 décembre 2023, le Ministre français de l’éducation a été interpellé par les députés lors des questions au gouvernement.
Dans la foulée, il a présenté à l’Assemblée nationale des mesures qui s’inscrivent dans sa récente mobilisation pour le Choc des Savoirs. Les médias n’ont pas tardé à s’en faire l’écho, assimilant parfois dans un raccourci rapide, le score en mathématiques référence du classement PISA – 2022, aux performances de l’ensemble du système éducatif. Dans un prochain article, nous ferons d’ailleurs un tour du Monde des réactions de la presse, mais aussi des enseignants, aux résultats PISA dans différents pays.
Groupes de niveau dans notre système éducatif : le retour
Le recours aux groupes de niveau s’inscrit donc dans une série de réformes éducatives annoncées en réponse aux résultats préoccupants de la France dans cette enquête internationale. On assiste à une volonté de réintroduire les groupes de niveau ou de renforcer ce dispositif dans les collèges, pour les cours de français et de mathématiques notamment.
Quelques regards plus attentifs s’imposent entre critiques, historique des groupes dits « de niveau », et compromis entre avantages et désavantages de la mesure annoncée.
Un pratique pédagogique ancienne qui ne veut pas mourir, les classes spécialisées et les classes multiniveaux[1].
Soit les groupes de niveau sont un dispositif pédagogique qui consiste à répartir les élèves en fonction de leurs capacités et performances scolaires d’ensemble. L’idée est de proposer un enseignement plus adapté à leur niveau afin de favoriser leur progression.
L’historique
Historiquement, dans le contexte français, les groupes de niveau ont été utilisés par le passé, à différentes périodes et dans divers contextes éducatifs, avec des objectifs et des résultats variés :
- Classes de perfectionnement (1905-2005)[2],
- Puis spécialisées professionnalisantes en Sections d’éducation Spécialisées (SES, 1965),
- Évoluant en Section d’Enseignements Général et Professionnel Adapté (SEGPA, 1989),
- Ou encore avec les Classes d’intégration Scolaire (CLIS) inspirées d’une vocation intégrative, puis inclusive).
Elles recevaient majoritairement des élèves en situation de handicap. Dans la pratique, des formes de groupes de niveau ont souvent été maintenues, notamment à travers les options ou les classes à projets spécifiques.
Les groupes de niveaux de fait
Soit les groupes de niveaux existent structurellement de fait, sans pour autant relever de la classe spécialisée, dans une classe multiniveaux. C’est une classe où il y a deux cours différents au moins (par exemple CE1 et CE2), voire plus. Ce sont généralement des structures d’école avec organisation pédagogique des différents niveaux de classes dans un établissement primaire, liées aux nombres insuffisants d’élèves et/ou à leur niveau d’affectation. Les classes multigrades sont ainsi souvent présentes dans les contextes où les ressources sont limitées, comme dans les zones rurales ou les petites écoles, où il n’est pas possible d’avoir une salle de classe pour chaque niveau d’enseignement.
L’enseignant doit connaître, comprendre et gérer pédagogiquement plusieurs niveaux avec des programmes et enjeux différents. Sans formation ou expérience propre, la tâche lui est complexe, souvent peu aisée. Les avantages et inconvénients de ce type de structure multiniveau nourrissent toujours des débats dans la communauté éducative :
- Les groupes de niveau permettraient une meilleure personnalisation de l’enseignement et aideraient les élèves en difficulté à recevoir le soutien dont ils ont besoin sans freiner les élèves plus avancés,
- Une entraide s’érigerait naturellement des élèves des niveaux supérieurs, envers ceux des niveaux inférieurs, initiant une profitable solidarité,
- L’existence de groupes supérieurs actifs, voisinant au sein d’une même classe, autoriserait par imprégnation en quelque sorte, des acquisitions ultérieures facilitées, pour les élèves de niveaux précédents,
- Ou encore, cette pratique renforcerait les inégalités.
Vers la pédagogie différenciée
Une lente évolution des groupes de niveau vers la pédagogie différenciée et ses groupes de besoin.
Contrairement aux groupes de niveau, qui sont constitués en fonction du niveau général des élèves, les groupes de besoin sont formés ponctuellement en fonction de besoins spécifiques identifiés par les enseignants.
La création de ces groupes a pour objectif de dépasser une difficulté momentanée, et non de séparer les élèves en fonction de leurs compétences globales. Cela peut concerner des besoins dans des domaines très précis de l’apprentissage comme la lecture, les mathématiques, la méthodologie, ou encore le comportement.
Les groupes de besoin permettent aux enseignants d’adopter une approche de différenciation pédagogique, c’est-à-dire d’ajuster leurs méthodes d’enseignement pour répondre de façon plus précise aux besoins de chaque élève. Ces derniers peuvent ainsi être regroupés de manière homogène, et changeante pour travailler sur des compétences spécifiques où ils éprouvent des difficultés, ou bien pour renforcer des acquis sur un sujet donné.
L’avantage de cette approche est qu’elle vise à être inclusive et flexible, en évitant la stigmatisation que peuvent ressentir les élèves placés dans des groupes de niveau inférieurs. En effet, les élèves ne sont nullement fixés dans un groupe unique, mais peuvent évoluer dans différents groupes en fonction de leurs progrès et des objectifs d’apprentissage à atteindre. Le groupe de besoin peut être guidé par l’adulte ou par l’élève en autonomie sur une activité qui répond à ses besoins et qui lui permettra de progresser à son rythme.
Les réformes clés
Philippe Mérieux [3]abonde en ce sens en 1985, rappelant que mettre l’élève au centre du système est une idée déjà ancienne : XVIII et XIX° siècles, puis par Célestin Freinet, pédagogue français influent au milieu du XXe siècle, qui reliait les apprentissages scolaires aux besoins réels des enfants, et réactualisée par la loi d’orientation sur l’éducation de 1989[4]. L’éphémère projet de réforme d’Alain Savary, en 1983 s’appuyant sur les conclusions du rapport Legrand[5], imagina également de regrouper les élèves par niveau pour les matières fondamentales. L’initiative fut délaissée avec la réforme du collège unique.
L’élève au centre, et non l’enfant, c’est celui que l’on élève… ou, plus exactement, que l’on aide à s’élever.
Entre craintes et espoirs, les choix difficiles du ministère
Pour répondre à la baisse de niveau en français et en mathématiques, mise en exergue récemment par le Programme international pour le suivi des acquis des élèves, le ministre a annoncé, en novembre, la mise en place de groupes de niveau au collège. A compter de la rentrée prochaine : » les élèves de 6ème et de 5ème seront répartis en trois groupes en fonction de leur niveau en français et en maths, … en fonction de leurs résultats aux évaluations nationales de début d’année détaille le ministre. « Nous créerons des postes pour qu’il n’y ait qu’une quinzaine d’élèves dans le groupe de ceux qui présentent le plus de difficultés », a -t-il ajouté. Les groupes de niveaux seront constitués en fonction des besoins identifiés par les professeurs et par les résultats aux tests de positionnement. Cette organisation doit s’étendre aux classes de 4ème et 3ème à la rentrée 2025.
Assez confusément, on note que Niveau et groupes évoquent les groupes du même nom, tandis que français et math,quinzaine d’élèves, paraissent déjà plus proche du groupe de besoin (de soutien disciplinaire spécifique).
Revue de presse et opinions des syndicats d’enseignants

Se bousculent alors dans les médias, et les déclarations syndicales, arguments, inquiétudes, suggestions et compromis possibles:
- « Les groupes de niveau n’influencent pas, ou peu, les résultats scolaires (Le Point), …
- Cette mesure va à rebours de la recherche scientifique, qui a déjà démontré leur inefficacité (SNES-FSU).
- Il est difficile pour les professeurs d’enseigner à des élèves de niveaux très divers (Le Figaro).
- Faire des groupes de niveau en mathématiques et en français, c’est heurter l’estime de soi des élèves, décréter dès la 6e qu’il va y avoir des élèves à la cave, des élèves au rez-de-chaussée et des élèves au premier étage. Ceux qui vont être désignés pour aller à la cave y resteront jusqu’au bout (Le Point).
- La proposition est stigmatisante. Elle pourrait davantage creuser les écarts et créer une école à plusieurs vitesses où les élèves les plus en difficulté en seraient réduits à un minimum, sans pouvoir s’ouvrir à plus de connaissances. On ne peut pas avoir comme ambition de trier les élèves dès le collège (SNES-FSU).
- Les postes d’enseignant qui devaient être supprimés seront maintenus, malgré la baisse démographique, mais si ces annulations de suppressions de postes constituent un choix de raison, il y a lieu de s’interroger sur leur financement à long terme : Il faudra expliquer comment on finance ces créations d’emplois, car pour l’année 2024, tous les moyens sont déjà fléchés, … (La Voix du Nord).
- Il faudra de toute manière recruter davantage d’enseignants, et la question de leurs formations demeure. Nous peinons à recruter des enseignants formés et du personnel non enseignant (Le Café Pédagogique)
- Les emplois supplémentaires risquent à priori de ne pas être pourvus, car la question de l’attractivité n’est pas soldée (SE-UNSA)
- Des contraintes d’organisation seront inévitables, ainsi que des ajustements nécessaires aux programmes, ou encore la création de tests de positionnement (Question d’éduc, SE-UNSA).
- Cette réflexion « au pas de charge » apparaît précipitée. Une consultation sur les programmes demande d’abord un temps de réflexion collective (La Dépêche).
- Quant aux enseignants, le message qui leur est adressé est clair : s’ils ne parviennent pas à gérer leur groupe, c’est qu’ils ont besoin d’une formation à la différenciation pédagogique (SNALC).
- L’expérience montre que les groupes de niveaux sont pertinents à deux conditions. D’une part s’ils correspondent effectivement aux besoins des élèves en constituant des groupes ciblés sur des apprentissages précis. D’autre part, si ces groupes sont régulièrement refondus pour s’adapter à la progression des élèves, … (Vers le Haut)
- L’hétérogénéité des groupes est importante. Elle ne freine pas les meilleurs et accélère les progrès des plus fragiles (Le Figaro).
- La focalisation exclusive sur les inégalités scolaires masque la baisse générale du niveau et laisse le champ libre à la reproduction des inégalités hors du champ scolaire qui se porte assez bien (Marianne). »
… laissant au ministère le soin de préciser ses modalités de mises en œuvre, dans des délais relativement courts jusqu’à la rentrée 2024.
La recherche sur les groupes de niveaux
Pour conclure cette note de l’Idee (J-Pal Europe) basée entre autres sur la métanalyse de John Hattie, mise à jour en 2023, fournit quelques recommandations issue de la litérature.
Les recherches récentes suggèrent que les stratégies de regroupement d’élèves en milieu scolaire ont des efficacités variables. Les regroupements permanents, comme les classes de niveau, semblent peu efficaces, tandis que les regroupements flexibles et adaptatifs, tels que les groupes de besoin formés au sein des classes, l’apprentissage en petits groupes coopératifs et le tutorat, montrent des résultats plus positifs. Pour que ces derniers soient efficaces, une gestion souple par les enseignants est nécessaire, impliquant une réorganisation régulière des groupes basée sur des évaluations fréquentes. Le succès de ces groupes est aussi lié au soutien institutionnel, comme le mentorat des enseignants et l’allocation de temps pour la formation des groupes, ainsi qu’à une certaine liberté pédagogique pour se concentrer sur les fondamentaux.
Par ailleurs, l’intégration des groupes de besoin flexibles avec des approches pédagogiques telles que les classes personnalisées, la pédagogie de la maîtrise et l’utilisation d’outils numériques pourrait enrichir les méthodes d’enseignement. Ces outils numériques, variés et nécessitant une évaluation spécifique, peuvent offrir un soutien à la différenciation pédagogique et s’adapter aux besoins individuels des élèves. Toutefois, l’efficacité de la différenciation pédagogique dépend fortement de l’approche choisie et de l’implémentation des stratégies. La littérature indique que si les groupes de besoin flexibles sont prometteurs, les preuves de leur efficacité sont encore partielles et de qualité inégale, soulignant l’importance de poursuivre les expérimentations et évaluations des différentes modalités de mise en œuvre.
Les groupes de besoin en pratique
Une enseignante nous fournit sa méthode et des outils pour les groupes de besoins.
« En début d’année, je réalise, comme de nombreux collègues, des « évaluations » qui prennent la forme de quelques exercices. J’utilise également les premières observations en classe pour affiner le portrait que je me fais de chaque élève.
Tout au long de l’année, il ne faut pas hésiter à utiliser tous les exercices, toutes les évaluations et les observations directes pour constituer ces groupes et les modifier si besoin. Pour ma part, je réalise une « mise à jour » à chaque fin de période. »

Conclusion
L’article « Les groupes de niveaux scolaires en France » met en lumière les défis et les débats entourant l’implémentation des groupes de niveau dans le contexte éducatif français, notamment en réponse aux résultats décroissants de la France dans les enquêtes PISA. Historiquement variés dans leur application, ces groupes ont oscillé entre des classes spécialisées et des approches multiniveaux, reflétant une quête continue d’efficacité pédagogique. Récemment, avec la réforme annoncée par le ministre de l’Éducation, la France s’oriente vers des groupes basés sur les performances en français et en mathématiques, visant une meilleure personnalisation de l’enseignement. Cependant, cette mesure suscite des débats, entre ceux qui voient en elle une méthode potentiellement stigmatisante et ceux qui la considèrent comme une nécessité pour adresser les écarts de compétences. La transition vers la pédagogie différenciée et les groupes de besoin apparaît comme une réponse progressive, cherchant à combiner l’efficacité pédagogique avec une approche inclusive et flexible. Alors que la France navigue dans ces eaux complexes de réformes éducatives, le débat sur la meilleure façon de répondre aux besoins divers des élèves reste plus pertinent que jamais.
Nous suivrons les prochaines notes et publication de la DEPP France sur le sujet et vous tiendrons au courant de la réflexion sur le sujet.
[1] Note : l’auteur de cet article a enseigné dans ces types de structures spécialisées et multiniveaux au cours de sa carrière d’enseignant.
[2] annexées aux écoles élémentaires publiques et ainsi que les écoles autonomes de perfectionnement, pour les enfants « arriérés » ont été créées en France par la loi du 15 avril 19091. Elles ont perduré jusqu’en 2005.
[3] Petit retour sur une vieille polémique : « l’élève au centre » : exigence pédagogique ou cause de « l’effondrement » de l’école ? PhilippeMeirieu, 1985. L’École mode d’emploi : des méthodes actives à la pédagogie différenciée. Philippe Meirieu, 2016. https://www.esf-scienceshumaines.fr/education/129-ecole-mode-d-emploi-l-.html
[4] La loi d’orientation sur l’éducation de 1989, connue pour son mot d’ordre « Mettre l’élève au centre du système » a été cependant promulguée en dehors de tout recours aux expertises éducatives compétentes. Elle se relèvera à l’expérience, d’un pédagogisme flou.
[5] Louis Legrand, l’homme qui tenta de réformer le collège en 1982.







